- 30 juin
Les états liminaux : ces moments où le vivant change de forme
- Morgane De Leye
Il existe parfois en consultation des instants difficiles à décrire.
Quelques secondes.
Quelques minutes.
Le temps semble ralentir.
Le patient cesse de raconter son histoire pour commencer à la ressentir.
Les mots deviennent moins importants.
Quelque chose se déplace.
Comme si nous quittions momentanément le territoire du mental analytique pour entrer dans un espace plus vaste.
Un espace entre deux mondes.
Ni tout à fait l'ancien.
Ni encore le nouveau.
Les anthropologues appellent cela un état liminal.
Le mot vient du latin limen, qui signifie « seuil ».
Un passage.
Une frontière.
Un entre-deux.
Et je crois que ma première rencontre consciente avec ces états remonte à ma formation en constellation familiale auprès d'Annouche Katzeff.
À l'époque, je ne possédais pas encore le vocabulaire neuroscientifique pour les décrire.
Je savais simplement qu'il existait un mouvement particulier.
Comme une vague.
Une descente progressive vers quelque chose de plus profond.
Comme si la conscience plongeait sous la surface habituelle de l'esprit.
Non pas pour s'y perdre.
Mais pour y trouver quelque chose.
Une émotion.
Une compréhension.
Une mémoire.
Une transformation.
J'observais alors que les changements les plus profonds ne semblaient pas émerger dans les moments d'effort.
Ils apparaissaient souvent lorsque quelque chose se déposait.
Lorsque le contrôle se relâchait.
Lorsque l'on acceptait de rester quelques instants sur ce seuil étrange entre ce qui était connu et ce qui ne l'était pas encore.
Un an plus tard, un autre enseignement est venue enrichir cette compréhension.
Grâce à Hileï Barakzai, j'ai découvert une lecture symbolique qui a profondément résonné avec mon expérience clinique : celle du Poissons en astrologie.
Au-delà des croyances ou des interprétations astrologiques, ce symbole m'a touchée par ce qu'il représente.
La capacité d'oser entrer dans les profondeurs.
D'abandonner momentanément les certitudes.
De se laisser porter par un courant plus vaste que soi.
Non pas une foi religieuse.
Mais une foi du vivant.
Cette confiance discrète que quelque chose continue d'agir même lorsque nous ne contrôlons plus tout.
Cette sensation me rappelle parfois ce que l'on peut ressentir sous l'eau.
Si tu as déjà pratiqué la plongée sous-marine, tu connais peut-être cet état.
Le bruit du monde disparaît.
Le temps change de texture.
Les mouvements ralentissent.
Et une étrange plénitude apparaît.
Comme si l'immensité n'était plus menaçante.
Comme si elle devenait accueillante.
Les états liminaux possèdent souvent cette qualité.
Ils ne nous demandent pas de faire davantage.
Ils nous invitent à être autrement.
Aujourd'hui, les neurosciences commencent à mieux comprendre ce qui se passe durant ces moments.
Lorsque l'attention se tourne davantage vers l'intérieur, certaines régions associées au contrôle cognitif et à la surveillance constante de l'environnement diminuent leur activité.
Parallèlement, les réseaux impliqués dans l'introspection, la mémoire autobiographique et les associations d'idées deviennent plus accessibles.
Les ondes alpha augmentent fréquemment.
Parfois, certaines activités thêta apparaissent également.
Le cerveau entre alors dans un état particulièrement intéressant pour le thérapeute.
Un état où :
Les défenses peuvent momentanément s'assouplir,
Les associations deviennent plus fluides,
Les émotions peuvent être observées sans être immédiatement évitées,
De nouvelles compréhensions peuvent émerger.
Ce n'est pas un hasard si de nombreux moments d'insight thérapeutique apparaissent dans ces espaces intermédiaires.
Ni complètement éveillés dans l'analyse.
Ni complètement absorbés dans l'émotion.
Mais sur ce seuil.
Pour le thérapeute, reconnaître ces états est précieux.
Non pas pour les provoquer à tout prix.
Encore moins pour les interpréter.
Mais pour apprendre à les respecter.
Car parfois, le rôle du thérapeute n'est pas d'ajouter une nouvelle information.
Il est simplement de maintenir suffisamment de sécurité pour que le vivant poursuive son mouvement.
Dans une époque qui valorise la vitesse, les réponses immédiates et la performance, les états liminaux nous rappellent quelque chose d'essentiel :
La transformation profonde ne se produit pas toujours dans l'action.
Elle émerge souvent dans ces espaces de transition où l'ancien monde se défait doucement avant que le nouveau n'apparaisse.
Peut-être est-ce cela, au fond, accompagner.
Apprendre à rester quelques instants sur le seuil.
Assez longtemps pour que quelque chose de nouveau puisse naître.
Note de l'auteure
Lorsque j'utilise le terme "état liminal", je ne fais pas référence à un diagnostic ou à un état de conscience extraordinaire. Je désigne ces moments de transition que beaucoup de thérapeutes observent en séance : lorsque quelque chose se dépose, qu'une perception change ou qu'une nouvelle compréhension émerge. Les neurosciences n'ont pas encore défini précisément ce phénomène sous ce terme, mais plusieurs travaux sur l'insight, l'attention intéroceptive, les états méditatifs et la neuroplasticité permettent aujourd'hui d'en éclairer certains mécanismes.
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Winnicott, D. W. (1971). Playing and reality. Tavistock Publications.
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