• 21 juil.

Ce que la curiosité nous coûte

  • Morgane De Leye

“Chaque fois que je crois avoir compris quelqu’un, je garde une place pour ce que je n’ai pas encore vu.”

Il y a quelques jours, une personne que je n’avais plus croisée depuis une quinzaine d’années m’a recontactée.

Après quelques banalités, elle m’a dit avec beaucoup de naturel :

« Je t’imaginais comme le genre de fille qui adore la plage, le soleil et bronzer. »

J’ai souri.

Parce que s’il y a bien une personne qui préfère les falaises irlandaises aux plages bondées, les librairies anciennes aux bains de soleil et les longues marches sous un ciel gris aux après-midis à “faire la crêpe”, c’est probablement moi.

Mais ce n’est pas cette remarque qui m’a interpellée.

C’est ce qu’elle révélait.

Nous avions pourtant évolué dans le même cercle social pendant plusieurs années.

Et je me suis demandé :

Nous étions-nous réellement rencontrés… ou avions-nous simplement coexisté avec l’image que nous nous faisions l’un de l’autre ?

Cette question m’a poursuivie plusieurs jours.

Puis j’ai réalisé qu’elle dépassait largement cette anecdote.

Elle concernait nos patients.

Nos proches.

Nos couples.

Nos familles.

Et peut-être chacun d’entre nous.


Notre cerveau préfère prédire que découvrir

Nous aimons croire que nous percevons les personnes telles qu’elles sont.

Pourtant, les neurosciences nous montrent une réalité bien plus nuancée.

Notre cerveau ne se contente pas d’enregistrer le monde.

Il le prédit.

À partir de nos expériences passées, de notre histoire, de notre culture et de nos apprentissages, il construit en permanence des hypothèses sur ce qu’il s’apprête à rencontrer.

Ce fonctionnement est remarquablement intelligent.

Il nous permet d’économiser une quantité considérable d’énergie.

Imaginez devoir redécouvrir chaque visage, chaque objet, chaque situation comme si c’était la première fois.

Notre système nerveux serait rapidement débordé.

Alors le cerveau simplifie.

Il catégorise.

Il complète les informations manquantes.

Il crée des raccourcis.

Le problème n’est pas que notre cerveau construise des cartes du monde.

Le problème commence lorsque nous oublions que ces cartes ne sont pas le territoire.

Car une personne vivante déborde toujours de la représentation que nous avons d’elle.


Ce que la curiosité nous coûte

On parle souvent de curiosité comme d’une qualité.

Je me demande si nous ne sous-estimons pas son coût.

Car rencontrer réellement quelqu’un demande beaucoup plus que de simplement l’observer.

Cela demande d’accepter de ne pas savoir.

De laisser tomber certaines certitudes.

De supporter l’incertitude.

Autrement dit, la curiosité est exigeante.

Elle mobilise notre cerveau, nos émotions et parfois même notre identité.

Elle possède, me semble-t-il, plusieurs coûts invisibles.

Un coût cognitif

Être curieux signifie accepter que notre première impression soit incomplète.

Notre cerveau doit mettre à jour son modèle interne.

Il doit reconnaître que sa prédiction n’était peut-être pas entièrement juste.

Ce travail est énergivore.

Voilà pourquoi les raccourcis cognitifs sont si séduisants.

Ils économisent nos ressources.

Un coût émotionnel

Découvrir que nous nous étions trompés peut ébranler notre ego.

Il est parfois plus confortable de croire que nous connaissons déjà l’autre que d’accepter que nous n’en ayons vu qu’une infime partie.

Un coût relationnel

Changer de regard transforme souvent nos relations.

Lorsque nous cessons de voir uniquement “le collègue difficile”, “l’adolescent rebelle”, “le patient résistant” ou “le partenaire froid”, notre manière d’être avec eux change également.

Et cette transformation peut déstabiliser l’équilibre de toute une relation.

Un coût identitaire

C’est probablement le plus profond.

Certaines représentations ne nous appartiennent même pas.

Elles viennent de notre famille.

De notre culture.

De notre époque.

De nos loyautés invisibles.

Remettre en question une croyance sur “les hommes”, “les femmes”, “les émotions”, “la réussite” ou “la vulnérabilité”, ce n’est pas seulement changer d’avis.

C’est parfois prendre le risque de s’éloigner d’une manière de voir le monde qui nous a construits.


Derrière la projection se cache souvent une protection

Ces derniers jours, je me suis également intéressée à la limérance, grâce à la masterclass d'Hileï Barakzai.

Cet état où l’on idéalise une personne, parfois jusqu’à tomber amoureux d’une image, d'un "Dieu vivant", davantage que d’un être humain.

J’y ai vu un parallèle troublant.

La projection n’est pas toujours une erreur.

Elle est parfois une stratégie.

Idéaliser quelqu’un permet de maintenir une certaine distance.

Tant que l’autre reste une icône, il demeure prévisible.

Il ne nous surprend pas.

Il ne vient pas ébranler notre monde intérieur.

Il ne nous confronte pas à notre propre vulnérabilité.

La véritable rencontre est bien plus exigeante.

Elle implique de laisser l’autre devenir humain.

Et cela signifie accepter qu’il puisse nous décevoir, nous étonner, nous contredire ou nous transformer.

Je me demande parfois si ce n’est pas là que commence réellement l’intimité.

Non pas lorsque nous connaissons tout de quelqu’un.

Mais lorsque nous acceptons de découvrir qu’il est toujours plus vaste que ce que nous avions imaginé.


Une posture essentielle pour les thérapeutes

Cette réflexion ne concerne pas uniquement nos relations personnelles.

Elle touche directement notre pratique clinique.

Chaque jour, des patients nous racontent leur histoire.

Ils nous parlent de leurs proches, de leurs conflits, de leurs blessures.

Leur vécu est réel.

Leur émotion est réelle.

Leur souffrance est réelle.

En revanche, l’interprétation que leur cerveau construit pour donner du sens à cette expérience reste une interprétation.

Elle est une hypothèse.

Pas nécessairement la totalité de la réalité.

Notre rôle n’est pas de la contredire.

Mais de garder suffisamment d’ouverture pour explorer, avec eux, d’autres possibles.

Et cette posture vaut également pour nous.

Combien de fois croyons-nous avoir “compris” un patient après quelques séances ?

Combien de fois continuons-nous à voir un ancien traumatisé, un anxieux, un perfectionniste… alors que la personne assise en face de nous est déjà en train de devenir autre ?

Nos connaissances sont précieuses.

Nos modèles aussi.

Mais ils restent des cartes.

Le patient, lui, demeure un territoire vivant.


L’humilité comme posture de rencontre

Pendant longtemps, j’ai compris le mot humilité comme une invitation à être plus discrète, plus modeste.

Aujourd’hui, je le comprends autrement.

Le mot vient du latin humus : la terre.

Être humble ne consiste pas à se diminuer.

Mais à rester au contact du réel.

À accepter que notre compréhension ne sera jamais définitive.

À garder une place pour ce qui nous échappe encore.

L’humilité murmure :

« Je continue à te rencontrer jour après jour. »

Je crois que cette posture est l’une des plus belles formes de respect que nous puissions offrir à un être humain.

Parce qu’elle lui laisse le droit de changer.

Le droit de nous surprendre.

Le droit d’être plus vaste que notre regard.

Et peut-être est-ce cela, finalement, la curiosité.

Non pas chercher à en savoir toujours plus.

Mais accepter que le vivant dépasse toujours les histoires que nous racontons à son sujet.

Alors, chaque fois que je crois avoir compris quelqu’un…

j’essaie de garder une place pour ce que je n’ai pas encore vu.

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