• 8 sept.

Ne pas faire des abysses une demeure

  • Morgane De Leye

Explorer nos profondeurs peut nous transformer. Mais comment écouter nos peurs et accueillir nos résistances sans faire des abysses une demeure ? Une invitation à descendre en conscience, puis à revenir au corps, à la matière et à la vie.

Descendre en soi, traverser la métamorphose et oser revenir à la surface

Il existe des périodes de notre vie où quelque chose nous appelle vers les profondeurs.

Une peur se réveille. Une émotion que nous pensions avoir dépassée remonte à la surface. Une relation vient toucher une ancienne blessure. Notre corps se tend, se fatigue ou se fige sans que nous sachions immédiatement pourquoi.

Nous pressentons alors qu’il nous faut descendre.

Descendre sous les apparences. Sous les explications raisonnables. Sous les histoires que nous nous racontons pour continuer à avancer comme si rien n’avait changé.

Aller regarder ce qui se cache dans les endroits les plus sombres, les plus inconfortables et parfois les plus anciens de notre être.

Mais avant même d’avoir plongé, les peurs surgissent.

Vais-je m’en sortir ?

Est-ce qu’une partie de moi va mourir ?

Qu’est-ce que je risque de perdre là-bas ?

Est-ce que je vais perdre ma place ?

Et de quelle place parle-t-on exactement ?

Si je ne fais rien, est-ce que ce ne serait pas plus simple ?

Ces questions ne témoignent pas nécessairement d’un manque de courage. Elles apparaissent parce qu’une part de nous sait déjà que certaines descentes nous transforment.

Nous pouvons revenir à la surface.

Mais nous n’en revenons pas toujours tout à fait identiques.

Les peurs qui gardent le seuil

Nous avons parfois appris à considérer nos résistances comme des obstacles à vaincre.

Il faudrait dépasser nos peurs, briser nos blocages, sortir de notre zone de confort et affronter coûte que coûte ce qui se cache derrière la porte.

Dans l’accompagnement thérapeutique aussi, il peut exister une fascination pour les profondeurs. Comme si aller plus loin, ressentir plus intensément ou retrouver une origine plus ancienne garantissait nécessairement une transformation plus profonde.

Pourtant, une résistance ne signifie pas toujours : « Je ne veux pas guérir. »

Elle peut vouloir dire :

« Je ne me sens pas encore suffisamment en sécurité. »

« Je n’ai pas encore les ressources nécessaires pour rencontrer cela sans être submergée. »

« Une partie de moi a besoin de savoir que nous pourrons nous arrêter. »

« Je veux être certaine qu’un chemin de retour existe. »

Nos résistances ont souvent été façonnées pour nous protéger. Elles ne sont peut-être plus parfaitement adaptées à notre vie actuelle, mais cela ne signifie pas qu’elles doivent être arrachées.

Elles peuvent être écoutées, interrogées et apprivoisées.

Parfois, le mouvement le plus juste consiste à franchir le seuil.

Parfois, il consiste à rester encore un peu devant la porte, à consolider nos appuis et à reconnaître que ce n’est pas le moment.

Différer une transformation n’est pas nécessairement la refuser.

Avant de plonger, reconnaître ce qui nous relie à la surface

Une exploration intérieure ne dépend pas seulement de notre capacité à affronter ce qui nous fait peur. Elle dépend aussi de ce qui nous permet de ne pas nous perdre.

Quels sont nos piliers de sécurité ?

Peut-être le contact de nos pieds avec le sol. Le rythme d’une respiration qui reste accessible. Un lieu dans lequel notre corps peut relâcher une partie de sa vigilance.

Peut-être une relation auprès de laquelle nous pouvons être entendus sans être envahis. Une personne qui ne cherchera ni à précipiter notre transformation ni à nous retenir dans une ancienne version de nous-mêmes.

Peut-être encore la certitude de pouvoir dire non. De ralentir. De changer d’avis. D’interrompre l’exploration et de revenir au présent.

La sécurité ne signifie pas que rien de douloureux ne pourra émerger.

Elle signifie que nous possédons suffisamment de ressources, de liens et de repères pour rencontrer cette douleur sans lui abandonner tout notre être.

Nous ne plongeons pas uniquement grâce au courage.

Nous plongeons aussi parce que quelque chose continue à nous relier à la surface.

Accepter de ne pas revenir tout à fait identique

Le Phénix ne traverse pas le feu pour redevenir exactement celui qu’il était. Il disparaît dans ses propres cendres avant qu’une nouvelle forme puisse émerger.

Korè, la jeune fille, descend dans le monde souterrain. Lorsqu’elle en revient, elle est aussi devenue Perséphone, souveraine des profondeurs.

Ces récits ne nous parlent pas d’un simple déplacement. Ils nous parlent d’un changement d’état.

Et c’est peut-être cela qui nous effraie réellement lorsque nous approchons de certaines parts de notre histoire.

Nous ne savons pas seulement ce que nous allons rencontrer. Nous ignorons également qui nous serons après l’avoir rencontré.

Que restera-t-il de notre identité si nous cessons d’occuper la place qui nous a été assignée ?

Que deviendront certaines relations si nous n’acceptons plus les mêmes compromis ?

Comment continuer à appartenir à un système lorsque nous ne pouvons plus jouer le rôle qui assurait jusque-là notre appartenance ?

La peur de la transformation est aussi une peur de la perte.

Toute métamorphose porte un deuil : celui d’une forme devenue trop étroite, mais qui nous était familière.

Et même lorsqu’une nouvelle forme nous appelle, nous pouvons ne pas être prêts à abandonner l’ancienne.

Cela aussi peut être respecté.

L’ivresse des profondeurs

Nous parlons souvent de la peur de descendre. Plus rarement de ce qui peut nous donner envie de ne plus remonter.

Dans les profondeurs, le monde extérieur s’éloigne.

Les bruits s’assourdissent. Les mouvements ralentissent. Les contours deviennent moins nets. La pesanteur elle-même semble se modifier.

Tout paraît plus silencieux, plus enveloppant, presque suspendu.

Il existe une forme d’ivresse des profondeurs qui ne relève pas ici d’un phénomène physiologique lié à la plongée, mais d’une expérience intérieure : celle d’un monde souterrain qui finit par sembler plus sécurisant que la surface.

Dans ces espaces, nous pouvons rester auprès de nos émotions, de nos souvenirs, de nos rêves, de nos symboles et de nos parts blessées. Nous pouvons chercher à comprendre encore davantage, explorer une nouvelle couche, retrouver une nouvelle origine.

La douleur peut y être intense, mais elle demeure parfois étrangement désincarnée.

Elle existe dans le récit, dans l’image, dans le ressenti intérieur. Elle n’exige pas encore que nous changions concrètement notre manière de vivre.

Les profondeurs deviennent alors un grand Yin : un espace de silence, de lenteur, d’obscurité et de soutien.

Nous y sommes contenus.

Nous n’avons pas encore à choisir.

Nous n’avons pas encore à agir.

Nous n’avons pas encore à montrer au monde ce que notre transformation est en train de faire de nous.

Le danger n’est donc pas uniquement d’être engloutis par la douleur. Il peut aussi être de trouver dans les abysses une forme de sécurité qui nous donne envie d’y demeurer.

Le Phénix ne renaît pas pour rester dans ses cendres

Revenir à la surface ne signifie pas abandonner le travail intérieur.

Cela signifie lui permettre de devenir matière.

Car il arrive un moment où comprendre ne suffit plus. Ce que nous avons découvert demande à rejoindre notre corps, nos relations, nos décisions et notre quotidien.

Il faut peut-être poser une limite.

Renoncer à une place qui ne nous correspond plus.

Faire autrement alors que notre entourage s’attend à retrouver la personne que nous étions.

Accepter que certaines relations se transforment avec nous — et que d’autres ne le puissent pas.

C’est ici que la métamorphose devient réelle.

Le Phénix ne renaît pas pour contempler éternellement ses cendres.

Perséphone ne devient pas souveraine pour disparaître entièrement dans le monde souterrain. Elle relie deux territoires. Sa transformation lui donne la capacité de circuler entre les profondeurs et la surface.

Ce qui a été rencontré en bas doit, tôt ou tard, trouver une manière d’exister en haut.

Naître, c’est aussi rencontrer la brutalité de l’air

La naissance offre une autre image de ce passage.

Dans la cavité utérine, l’enfant est contenu, bercé et maintenu dans un environnement liquide. Son oxygénation dépend des échanges placentaires. Il n’a pas encore besoin de respirer l’air par ses propres poumons.

Puis vient le moment de la naissance.

Le corps traverse un passage étroit. La température change. La lumière apparaît. Les sons ne sont plus filtrés de la même manière. Les poumons se déploient et une nouvelle manière de respirer doit commencer.

Nous racontons volontiers la naissance comme une arrivée joyeuse dans le monde. Mais pour l’organisme qui la traverse, elle constitue aussi une transition physiologique immense.

L’air qui permet de vivre peut d’abord brûler.

La lumière qui permet de voir peut éblouir.

L’espace qui rend le mouvement possible peut sembler terriblement vaste après avoir été contenu.

Peut-être en va-t-il ainsi de certaines transformations intérieures.

Nous avons quitté l’ancienne matrice, mais nous ne savons pas encore respirer dans notre nouvelle vie.

Nous sommes revenus à la surface, mais le monde paraît trop bruyant, trop lumineux ou trop rapide. Les autres voudraient déjà savoir ce que nous avons compris, ce que nous allons faire et qui nous sommes désormais.

Alors que nous avons peut-être simplement besoin d’un sas.

D’un temps de silence.

D’une présence qui ne nous réclame aucune conclusion.

D’un espace pour laisser nos yeux s’habituer à la lumière et notre corps découvrir une nouvelle façon de respirer.

Créer un mouvement plutôt qu’une injonction

Nous avons besoin des profondeurs.

Nous avons besoin de ces lieux intérieurs où les apparences perdent leur pouvoir, où nos protections deviennent visibles et où certaines vérités peuvent enfin être rencontrées.

Mais nous avons également besoin de la surface.

Du corps qui marche, danse, mange et respire.

Des relations qui nous confrontent à l’altérité.

Du quotidien qui donne une forme concrète à nos transformations.

Du rire, du plaisir et de la légèreté qui ne nient pas ce que nous avons traversé, mais rappellent à notre organisme que la vie ne se réduit pas à ses blessures.

Le mental, les émotions et le corps ont besoin de descentes et de remontées. De temps d’exploration, mais aussi de récupération. De profondeur, mais aussi de matière.

Le mouvement juste ressemble peut-être davantage à celui d’une vague qu’à une plongée dont il faudrait atteindre le fond une fois pour toutes.

Nous descendons en conscience.

Nous rencontrons ce qui peut être rencontré aujourd’hui.

Nous écoutons nos résistances.

Nous nous appuyons sur nos piliers de sécurité.

Puis nous remontons pour respirer, intégrer et laisser l’expérience prendre place dans notre existence.

Avant de descendre à nouveau, peut-être autrement.

Ne pas faire des abysses une demeure

Aller dans les profondeurs demande du courage.

Mais remonter en demande également.

Car revenir à la surface, c’est prendre le risque d’être transformé dans un monde qui, lui, n’a peut-être pas changé.

C’est accepter de retrouver la densité de la matière, les contraintes du réel et les regards de ceux qui nous connaissaient avant.

C’est apprendre à respirer dans une forme nouvelle.

Nous ne sommes pas obligés de plonger avant d’être prêts. Nous ne sommes pas obligés de tout explorer en une seule fois. Et nous n’avons pas besoin de rester dans les profondeurs pour prouver que notre travail intérieur est authentique.

Le but n’est pas d’y construire notre demeure.

Le but est de pouvoir circuler.

Descendre sans être engloutis.

Remonter sans renier ce que nous avons découvert.

Et permettre à chacune de ces traversées de créer un peu plus de mouvement, de conscience et de liberté dans notre manière d’habiter le monde.

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