• 28 avr.

L’efficience du thérapeute : quand faire moins transforme davantage

  • Morgane De Leye

Durant ma deuxième année en ostéopathie, j’ai vécu un véritable tournant dans mon approche thérapeutique grâce à mon professeur Monsieur Stéphane Gagnon. 

Je me souviens encore de cette phrase, dite presque avec simplicité, mais qui a profondément déplacé ma manière de travailler.

« Madame De Leye, le mieux est l’ennemi du bien. »

qu’il m’a répété un certain nombre de fois, je dois bien l’avouer, avant que je n’en maitrise le sens pleinement.

À l’époque, je voulais bien faire.
Peut-être même trop bien.

J’avais cette tendance à vouloir tout “corriger” en une séance : réaligner, libérer, enlever la douleur, faire disparaître l’inflammation… remettre le corps dans une forme d’idéal fonctionnel.

Et pourtant, ce que j’observais ensuite, c’était souvent autre chose.

Des patients fatigués.
Des réactions en cascade.
Et très souvent, cet effet rebond : une inflammation qui apparaît pendant deux à trois jours après la séance.

Un phénomène connu — et parfois même “efficace” sur le long terme, puisqu’il conduit ensuite à une nette amélioration, voire à la disparition de la douleur.
Mais sur le moment, pour le patient, c’est inconfortable, déstabilisant, parfois même inquiétant.

Avec le temps, quelque chose est devenu évident pour moi :
J'avais tendance à l'excès d'intervention.

J’ai appris, progressivement, à laisser de l’espace.
À ne plus chercher à tout faire… mais à faire juste.

Laisser au corps le temps de s’ajuster.
Respecter son rythme d’intégration.
Accepter que l’équilibre ne soit pas un état immédiat, mais un processus.

Aujourd’hui, je pourrais dire que ce que j’ai appris à cet endroit-là, ce n’est pas seulement de “moins faire”.

C’est de devenir plus efficiente.

Être efficiente, ce n’est pas tomber dans le laxisme, ni dans la loi du moindre effort.
C’est trouver ce point d’équilibre subtil entre intervention et respect du vivant.

C’est intervenir avec justesse —
en termes d’espace, de temps, d’intensité,
et de capacité réelle du corps à intégrer et évoluer vers son homéostasie.

Efficience et efficacité : une nuance essentielle

Ce que j’ai compris à ce moment-là, c’est que je confondais efficacité et efficience.

Être efficace, c’est atteindre un objectif.
Faire disparaître une douleur.
Améliorer une fonction.
Obtenir un résultat.

Être efficient, c’est atteindre cet objectif avec justesse et non dans la performance.
Avec le minimum nécessaire.
Sans surcharger le système.
En respectant la logique propre du corps.

Le corps, justement, ne cherche jamais la performance.
Il cherche l’adaptation.

Un système nerveux efficient n’est pas un système qui en fait beaucoup.
C’est un système qui répond de manière adaptée à ce qui lui est demandé.

Et il en va de même pour le thérapeute.

Le cœur de l’efficience : la qualité de perception

Mais cette justesse ne peut pas exister sans un élément fondamental : la perception.

Percevoir, ce n’est pas simplement toucher.
C’est lire.
C’est écouter.
C’est ressentir les variations de tonus, les zones de résistance, les rythmes internes, les capacités d’adaptation du corps.

C’est être capable de sentir quand intervenir…
et quand ne pas intervenir.

Avec le temps, j’ai réalisé quelque chose de très simple :

Moins on perçoit, plus on compense avec des protocoles.

Lorsque la perception est fine, le geste devient précis.
Lorsqu’elle est absente ou floue, on multiplie les techniques, on enchaîne les corrections, on cherche à “couvrir” ce que l’on ne sent pas.

Avant, j’agissais pour corriger.
Aujourd’hui, je perçois pour ajuster.

Et c’est là que l’efficience commence à émerger.

Les piliers de l’efficience thérapeutique

L’efficience ne repose pas sur une technique en particulier.
Elle s’appuie sur une manière d’être et de structurer sa pratique.

Elle se construit autour de quelques axes fondamentaux :

La clarté du cadre
Savoir ce que l’on fait, pourquoi on le fait, et dans quelle intention.

La régulation du thérapeute
Ton système nerveux est ton premier outil.
Un thérapeute agité, pressé ou en tension aura tendance à sur-intervenir.

La capacité de priorisation
Tout n’a pas besoin d’être traité en une séance.
Le corps fonctionne par étapes.

La cohérence du discours
Donner du sens au patient permet de soutenir l’intégration.

La simplicité maîtrisée
Aller à l’essentiel sans appauvrir.
Choisir avec précision plutôt que multiplier.

L’efficience, finalement, est une forme d’organisation intelligente du soin.

Pourquoi “trop faire” peut freiner la guérison

Et c’est souvent là que le paradoxe apparaît.

En voulant trop bien faire, on peut freiner le processus.

Un système nerveux sur-stimulé ne régule plus.
Un corps sur-sollicité ne s’adapte plus correctement.
Un patient submergé d’informations ou de sensations n’intègre plus.

L’effet rebond que j’observais en début de pratique en est une illustration concrète :
le corps réagit, parfois fortement, pour tenter de retrouver un équilibre après une stimulation trop importante.

Même si le résultat final peut être positif, le chemin pour y arriver est plus coûteux, plus inconfortable.

Or, accompagner un patient, ce n’est pas seulement viser un résultat.
C’est aussi prendre soin du processus.

Un système saturé n’intègre pas.
Et un patient qui n’intègre pas… ne transforme pas.

Vers une pratique plus efficiente

Alors comment affiner sa pratique sans tomber dans le “faire moins” par défaut ?

Il ne s’agit pas de ralentir pour ralentir.
Mais de ralentir pour mieux voir.

Observer avant d’agir.
Choisir une ou deux priorités plutôt que de tout adresser.
Laisser au corps le temps d’intégrer.
Accepter de ne pas tout résoudre immédiatement.

Et surtout, faire confiance au vivant.

L’efficience n’est pas la passivité.
C’est une précision.

Une capacité à intervenir au bon endroit, au bon moment, avec la bonne intensité.

Conclusion – Une forme de maturité thérapeutique

Avec le temps, je n’ai pas appris à faire moins.

J’ai appris à enlever ce qui n’était pas nécessaire.

À passer du contrôle… à la collaboration avec le corps.
À quitter l’idée de performance… pour rejoindre celle de justesse.

L’efficience n’est pas une compétence que l’on ajoute.
C’est une qualité qui émerge lorsque l’on affine son regard, son toucher, et sa présence.

C’est, peut-être, une forme de maturité dans le soin.

L’efficience n’est pas ce que l’on ajoute à sa pratique.
C’est ce qui reste quand on enlève ce qui n’est plus nécessaire.

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