• 30 mars

Consentement en séance : entre éthique, sécurité et illusion de l’évidence

  • Morgane De Leye

Il y a quelques jours, en séance, une situation simple est venue déplacer quelque chose de plus profond sur l'un de mes prismes professionnels.

Je demande à un patient si je peux déboutonner sa chemise pour travailler au niveau claviculaire.
Il me répond, presque amusé :
« Évidemment… après toutes ces années, tu n’as plus besoin de me poser la question. »

Sa réponse est sincère. Elle est même, d’une certaine manière, logique.
Et pourtant, elle ouvre une question essentielle :

À partir de quand cesse-t-on de demander ?
Et que se passe-t-il, précisément, quand on ne demande plus ?


Le consentement n’est pas une formalité

Dans les métiers du soin, le consentement est souvent réduit à une étape implicite.
Quelque chose que l’on considère comme “acquis” :

  • Le patient est venu de lui-même

  • Il s’allonge sur la table

  • Il sait que nous allons travailler sur son corps

Mais cette apparente évidence peut être trompeuse.

Car venir en séance ne signifie pas consentir à tout.
Et surtout, cela ne signifie pas consentir en conscience.

Le consentement n’est pas un cadre administratif.
C’est un processus vivant, qui se rejoue à chaque geste, à chaque ajustement, à chaque zone du corps abordée.


Consentement ou obéissance silencieuse ?

Une des confusions les plus fréquentes — et les plus délicates — est celle entre consentement et obéissance.

Un patient peut dire “oui” :

  • Parce qu’il fait confiance

  • Parce qu’il pense que “c’est normal”

  • Parce qu’il ne veut pas déranger

  • Parce qu’il ne sait pas qu’il peut dire non

Dans ces cas-là, ce n’est pas du consentement.
C’est une adhésion par défaut.

Parfois même, c’est une forme d’obéissance déguisée.

Et cette nuance est essentielle, car elle change tout :
un “oui” qui ne peut pas devenir un “non” n’est pas un vrai “oui”.


Les trois fondements du consentement

On retrouve ici des bases éthiques solides, que l’on peut faire remonter notamment à Immanuel Kant et à sa réflexion sur l’autonomie.

Pour qu’un consentement soit réel, il doit reposer sur trois piliers :

1. La liberté
Pouvoir dire oui, pouvoir dire non, et pouvoir changer d’avis à tout moment.

2. L’information
Comprendre ce qui va être fait, pourquoi, et comment.

3. L’absence de contrainte
Aucune pression, qu’elle soit explicite… ou implicite.

Et c’est souvent là que la subtilité commence.

Car dans une relation thérapeutique, la contrainte n’est pas toujours visible.

Elle peut être relationnelle, émotionnelle, ou symbolique.


Informer sans fragiliser

Une question revient souvent chez les praticiens :

Faut-il toujours demander ?
Ou parfois simplement informer ?

Certaines situations demandent une demande explicite :

  • Zones intimes

  • Gestes inhabituels

  • Première séance

D’autres peuvent passer par une information claire :

“Je vais venir travailler ici, au niveau de la clavicule.
Dis-moi si quelque chose n’est pas confortable pour toi.”

Ce type de formulation fait quelque chose de très précis :

  • Elle pose un cadre sécurisant

  • Elle laisse une porte ouverte au non

  • Sans transférer la responsabilité au patient

Car demander brutalement “est-ce que ça te va ?” peut parfois :

  • Surprendre

  • Mettre en insécurité

  • Figer la personne dans une réponse automatique

Le consentement, ici, devient une co-régulation subtile, et non un protocole rigide.


La sécurité de pouvoir dire non

Le véritable indicateur d’un cadre sain n’est pas le nombre de “oui”.

C’est la facilité avec laquelle un “non” peut émerger.

Un patient en sécurité est un patient qui peut :

  • Refuser

  • Ajuster

  • Exprimer un inconfort

Et cela dépend moins de ce que tu demandes…
que de la qualité du champ relationnel que tu installes.


Dans une société clivée : entre silence et sur-validation

Aujourd’hui, on observe deux tendances opposées :

  • Ne rien demander, au nom de l’évidence ou de l’habitude

  • Tout demander, de manière excessive, parfois mécanique

Entre ces deux extrêmes, il existe une voie plus fine :

Celle d’un consentement incarné, ajusté, intelligent.

Un consentement qui ne cherche ni à se protéger juridiquement uniquement,
ni à se déresponsabiliser…
Mais à rencontrer réellement l’autre dans sa capacité à choisir.


Le consentement comme compétence thérapeutique

Le consentement ne relève pas uniquement de l’éthique.

C’est une compétence clinique.

qui engage :

  • Notre capacité de lecture du système nerveux

  • Notre qualité de présence

  • Notre clarté dans l’intention

Et surtout, il vient toucher à une chose fondamentale :

Sommes-nous en train de faire un geste sur un corps, voire au pire à un bout de viande…
ou d’entrer en relation avec une personne ?


Vers une exploration plus profonde

Ce sujet ne s’arrête pas ici.

Car derrière le consentement, il y a des zones encore plus sensibles :

  • Le consentement extorqué par besoin d’être aimé

  • Les projections parentales sur le thérapeute

  • L'exploitation (consciente ou non) de la vulnérabilité

Autant de dimensions qui méritent d’être explorées avec précision.

Et peut-être, avec encore plus de responsabilité.


Conclusion

Le consentement n’est pas une question de règle.

C’est une question de justesse.

Une justesse qui se cultive, séance après séance,
dans cet espace fragile où se rencontrent :
la technique, la relation… et l’humain.

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