• 6 avr.

Quand le soin glisse : abus de pouvoir, projection et illusion de savoir

  • Morgane De Leye

Le consentement pose une question essentielle.
Mais il en cache une autre, plus inconfortable :

Que faisons-nous, en tant que thérapeutes, du pouvoir qui nous est donné ?

Car il existe.
Qu’on le veuille ou non.

Et parfois, il agit même… sans que nous en ayons conscience.


Le pouvoir silencieux du thérapeute

Entrer dans un cabinet de soin, ce n’est pas un acte neutre.

Le patient se déshabille parfois, s’allonge, ferme les yeux, confie son corps, son histoire, sa vulnérabilité.

Et face à lui, il y a quelqu’un qui :

  • sait (ou est censé savoir)

  • touche

  • observe

  • interprète

Ce déséquilibre crée un champ relationnel asymétrique.

Et dans ce champ, une chose apparaît naturellement :

Le pouvoir du thérapeute

Pas forcément un pouvoir autoritaire.
Mais un pouvoir symbolique, relationnel, presque archaïque.


Quand le thérapeute devient une figure parentale

Dans certaines situations, le thérapeute n’est plus seulement un professionnel.

Il devient, inconsciemment une figure rassurante, une autorité, un repère, parfois même… une projection parentale

Le patient peut alors :

  • chercher validation

  • attendre une direction

  • s’adapter pour “être un bon patient”

Ce phénomène n’est pas anormal.
Il est profondément humain.

Mais il devient délicat lorsqu’il n’est pas reconnu.

Car à partir de là, le consentement peut se transformer en :

Consentement relationnel
plutôt qu’en choix libre et conscient


L’abus de pouvoir ne commence pas là où on le croit

On imagine souvent l’abus de pouvoir comme quelque chose de visible, extrême.

Mais dans le soin, il est souvent beaucoup plus subtil.

Il peut apparaître quand :

  • Le thérapeute impose sans expliquer

  • Le patient n’ose pas poser de questions

  • Un inconfort est minimisé

  • Une limite est franchie “pour le bien du patient”

Ou encore, plus finement :

Quand le thérapeute ne remet pas en question la place qu’on lui donne.


“Il sait mieux que moi” : le piège du statut social

Dans notre société, certaines figures sont investies d’un savoir supérieur.

Le médecin en est l’exemple le plus évident.

Historiquement et culturellement, il incarne la connaissance, l’autorité, la légitimité.

Ce statut crée une dynamique implicite :

“Il sait mieux que moi ce qui est bon pour moi.”

Cette croyance peut être rassurante.
Mais elle peut aussi être profondément désengageante pour le patient.

Et dangereuse si elle n’est pas équilibrée.

Car elle déplace la responsabilité du vécu du patient vers l’expertise du thérapeute avec peu de discernement.


Entre guider et diriger : une ligne fine

Accompagner, ce n’est pas diriger.

Et pourtant, la frontière est parfois floue.

Un thérapeute peut sincèrement vouloir aider…
et sans s’en rendre compte :

  • orienter trop fortement

  • invalider une perception

  • prendre la place du ressenti de l’autre

La question devient alors :

Est-ce que j’accompagne une personne à se rencontrer…
ou est-ce que je l’amène vers ce que je pense juste ?


Le risque le plus subtil : faire “pour le bien de l’autre”

C’est souvent là que le glissement se produit.

Dans cette intention sincère :
“Je fais ça pour l’aider.”

Mais sans vigilance, cette intention peut devenir intrusive, envahissante, voire… violente pour le système nerveux.

Car elle ne laisse plus de place à l’expérience subjective du patient.


Redonner sa place au patient

Sortir de cette dynamique ne signifie pas abandonner son rôle.

Au contraire.

Cela demande une posture plus exigeante :

  • informer sans imposer

  • guider sans diriger

  • proposer sans projeter

Et surtout :

Restituer au patient sa capacité à ressentir, choisir et ajuster


Une éthique vivante du soin

Comme le rappelait Immanuel Kant,
traiter une personne comme une fin et non comme un moyen,
c’est reconnaître sa capacité à être sujet de sa propre expérience.

Dans le soin, cela implique :

  • de ne pas prendre la place de l’autre

  • de ne pas décider à sa place

  • de ne pas utiliser sa vulnérabilité, même inconsciemment


Conclusion

Le pouvoir n’est pas un problème en soi.

Ce qui compte, c’est ce que l’on en fait,.

Conscientiser le jeu de victime, bourreau, sauveur dans lequel on s'est potentiellement engouffré.

La relation thérapeutique sert à sécuriser, soutenir et structurer.

Ou au contraire, enfermer, orienter, réduire voire abuser.

Le véritable enjeu n’est pas d’effacer le pouvoir.
Mais de le rendre conscient, ajusté, et au service de l’autre.

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