- Nov 4, 2025
Le Hózhó et la beauté en thérapie — L’art de reconnaître l’harmonie au cœur du soin
- Morgane De Leye
Quand la beauté devient voie de guérison
1. Introduction
Dans nos pratiques de soin, de mouvement ou d’accompagnement, il arrive parfois un instant particulier — un moment de grâce où tout s’apaise.
Le souffle se régule, la présence s’ouvre, le champ se dénoue.
Quelque chose s’aligne, et c’est beau.
Cette beauté, pourtant, n’est pas décorative : elle est le signe d’un équilibre retrouvé, d’une circulation rétablie entre le corps, le cœur et le monde.
C’est cette expérience que j’ai voulu explorer dans cet article.
Comment la beauté peut-elle devenir un indicateur de justesse thérapeutique ?
Pourquoi certains instants, dans nos séances, semblent-ils révéler une harmonie plus vaste — celle du vivant lui-même ?
C’est Annouche Katzeff qui m’a initiée à cette vision subtile : celle d’un temps laminaire, où le thérapeute cesse d’agir pour simplement accompagner la vie à se réorganiser.
À travers son enseignement, j’ai reconnu ce que les Diné (Navajo) nomment Hózhó : un état d’harmonie, d’équilibre et de beauté, où l’être marche en cohérence avec le monde.
Et cette compréhension s’est reliée à la vision de Bert Hellinger, pour qui la beauté surgit dans les constellations lorsque l’ordre de l’amour se rétablit et que la paix devient perceptible, et où les forces de la vie reprennent leur juste place.
C’est dans cet entrelacement — entre expérience du corps, philosophie du soin et sagesse du vivant — que s’enracine ma réflexion.
Et si la beauté n’était pas seulement une émotion esthétique,
mais une porte vers la guérison ?
2. Le concept de Hózhó : marcher en beauté
Le mot Hózhó appartient à la langue des Diné, plus connus sous le nom de Navajo. Ce mot ne se traduit pas simplement dans nos langues occidentales.
Il évoque à la fois la beauté, l’harmonie, l’équilibre, la santé, la paix, la droiture, la relation juste.
Pour les Diné, « marcher en beauté » (Sa’ah Naagháí Bik’eh Hózhóó) n’est pas une quête esthétique, mais une manière d’être au monde : vivre en accord avec le flux du vivant, avec la Terre, les ancêtres, les saisons et les êtres.
Dans cette vision, la maladie ou le déséquilibre ne sont pas des “erreurs” à corriger, mais des désaccords à réaccorder.
Guérir, c’est retrouver la juste résonance — en soi et avec le monde.
“La santé n’est pas la suppression du trouble, mais le retour de l’harmonie.”
— Parole Diné rapportée par Witherspoon (1977)
Hózhó : une expérience d’unité
Le Hózhó est vécu comme un état d’unité perceptible :
le mental s’apaise, la respiration devient ample, les frontières entre soi et le monde s’adoucissent.
Les Diné décrivent cet état comme une forme de beauté vécue, où le monde semble soudain cohérent et bienveillant.
Sur le plan physiologique, cet état correspond à ce que la recherche contemporaine décrit comme une cohérence physiologique globale :
· Régulation du système nerveux autonome, avec activation du vague ventral (Porges, 2011) ;
· Synchronisation cardiaque, respiratoire et émotionnelle (McCraty et al., HeartMath Institute, 2017) ;
· Augmentation de la sérotonine, de l’ocytocine et de la dopamine, favorisant la sensation de lien, de paix et de beauté (Zeki, 2001).
Autrement dit : lorsque nous “marchons en beauté”, notre système tout entier s’accorde.
Le temps laminaire : quand le soin devient flux
Le thérapeute qui entre dans un temps laminaire expérimente quelque chose de très proche du Hózhó.
Ce moment n’a rien de mystique : il est perceptible, physiologique, mesurable même dans certains paramètres (fréquence cardiaque, synchronie respiratoire, tonus myofascial).
Dans ce temps suspendu :
· le flux du toucher devient continu et sans effort ;
· le corps du patient entre dans une forme de résonance fluide ;
· le mental du thérapeute cesse d’analyser et devient pure présence.
Il ne s’agit plus “d’agir sur” mais “d’être avec”.
Les tissus, les émotions, les flux neurovégétatifs se réorganisent d’eux-mêmes dans un espace de sécurité.
Cet état laminaire, dans lequel le thérapeute et le patient se rejoignent dans une forme d’unité vibratoire, peut être vu comme l’expression moderne et somatique du Hózhó.
Ce qui se passe physiologiquement et émotionnellement
Quand l’être entre dans ce champ d’harmonie :
· Le système nerveux parasympathique ventral s’active, amenant détente, lenteur, digestion, et sécurité relationnelle.
· Les ondes cérébrales passent vers des fréquences alpha ou thêta (état méditatif), soutenant la réparation et l’intégration.
· Les fascias retrouvent leur fluidité : le liquide interstitiel se remet en mouvement, la densité tissulaire diminue.
· Le cerveau limbique (amygdale, hippocampe) se désactive partiellement : les boucles émotionnelles cessent d’être défensives et deviennent intégratives.
· Le cortex préfrontal s’ouvre, permettant la perception globale et la sensation de sens.
Émotionnellement, cela se traduit par :
· une sensation d’élargissement du champ de conscience,
· une paix douce et stable,
· un sentiment de lien (avec soi, l’autre, le monde),
· parfois une émergence spontanée de gratitude ou de beauté — signe que le système se souvient de son état d’unité originel.
Une lecture occidentale du Hózhó
Pour notre regard occidental, souvent analytique, il peut être difficile d’appréhender ce concept non-duel.
Mais les neurosciences, la psychophysiologie du stress et la PNEI (Psycho-Neuro-Endocrino-Immunologie) commencent à décrire ce que les Diné savaient intuitivement :
la santé est un état de cohérence relationnelle,
et la beauté — au sens du Hózhó — est l’expression sensorielle de cette cohérence.
Ainsi, lorsque dans une séance, le thérapeute perçoit cette beauté, il ne s’agit pas d’un “moment magique” mais d’un alignement biologique et énergétique global : le corps et le champ se sont réaccordés.
3. La beauté selon Bert Hellinger — La résolution silencieuse
Dans les constellations familiales, Bert Hellinger observait qu’à un certain moment du processus, quelque chose changeait subtilement dans le champ.
Les visages se détendaient, les corps se redressaient, les regards se rencontraient sans effort.
Et soudain, un sentiment de paix emplissait l’espace.
Ce moment, disait-il, est le signe que « l’ordre de l’amour a été restauré ».
Ce n’est pas toujours une fin spectaculaire, ni une résolution totale, mais une transformation silencieuse où la vie reprend sa place. Un moment où la tension du système cède pour laisser apparaître une forme d’évidence : tout est à sa place, même ce qui fut douloureux.
La beauté comme indicateur d’ordre retrouvé
Pour Hellinger, chaque système humain — familial, thérapeutique, collectif — est régi par des lois d’appartenance, d’équilibre et d’ordre.
Lorsque ces lois sont respectées, le champ retrouve sa cohérence, et cette cohérence se manifeste sous une forme esthétique : la beauté.
La beauté devient alors un indicateur phénoménologique : elle montre que le mouvement de la vie circule à nouveau sans entrave.
Un phénomène mesurable dans le vivant
Ce que Hellinger décrivait d’un point de vue phénoménologique, la neurobiologie et la physique du vivant commencent à l’éclairer :
lorsqu’un système se réorganise, il passe d’un état de chaos à un état de cohérence.
Ce passage s’observe :
· dans la physiologie du stress, où la cohérence cardiaque remplace la variabilité chaotique (McCraty, 2017),
· dans le champ fascial, où les micro-vibrations tissulaires se synchronisent (Schleip, 2012),
· dans la dynamique émotionnelle, où l’activité limbique (amygdale) diminue au profit d’une régulation préfrontale (Porges, 2011).
Cette réorganisation interne produit une harmonie perceptible extérieurement : les mouvements deviennent fluides, les mots se posent juste, le silence prend une texture particulière.
Ce que le thérapeute perçoit comme “beau” correspond souvent à un état physiologique d’intégration.
Le rôle du témoin thérapeute
Le thérapeute ou le facilitateur ne crée pas ce moment : il l’accueille.
Son rôle est d’être suffisamment régulé et réceptif pour percevoir la beauté quand elle se présente, sans vouloir la provoquer ni la prolonger.
C’est un art de la présence ajustée, de la non-intention.
Quand le thérapeute est dans cette posture, il entre lui-même dans un état d’accordage neurophysiologique avec le système du patient — un phénomène documenté sous le nom de co-régulation interpersonnelle (Schore, 2021).
Autrement dit, le thérapeute et l’accompagné se rejoignent dans un champ commun, à la fois émotionnel, relationnel et biologique.
C’est cette co-régulation qui crée la possibilité du beau.
Dans ce silence, plus rien n’a besoin d’être compris : la beauté est la preuve que la vie s’est remise à circuler.
4. Quand la beauté devient un marqueur thérapeutique
Percevoir la beauté dans un processus de soin n’est pas une sensibilité “poétique” ou une disposition “spirituelle” du thérapeute :
c’est une compétence perceptive essentielle, un art de reconnaître que le vivant a retrouvé sa cohérence.
Chez les thérapeutes, les praticiens de santé, les coachs ou les enseignants, cette reconnaissance marque souvent la fin d’un cycle, d’un geste juste, ou d’une parole intégrative.
Le système — qu’il soit corporel, émotionnel ou symbolique — a retrouvé une forme de rythme naturel.
Reconnaître le moment du Hózhó en séance
Ce moment peut se manifester de multiples façons :
· Le tissu cesse de résister, il “fond” sous les mains.
· Le souffle s’harmonise, la respiration se synchronise entre accompagnant et accompagné.
· Dans une posture de yoga, un étirement ou une guidance de mouvement, le geste devient fluide, non contraint, habité.
· Dans une parole, le timbre de la voix change, un silence devient plein.
Ce sont des signes d’intégration somatique : le système n’est plus en réaction, mais en autorégulation.
Sur le plan physiologique, ces instants correspondent à une activation du système vagal ventral.
Pourquoi c’est essentiel dans la pratique thérapeutique
1. Parce que la beauté signe la fin de la lutte.
Elle marque la transition du système d’alerte vers la réparation, de la dissociation vers la présence.
2. Parce qu’elle nourrit le thérapeute.
Ces instants de grâce restaurent le sens du soin, préviennent l’usure compassionnelle et reconnectent le praticien à la dimension sacrée de son métier.
3. Parce qu’elle est contagieuse.
La beauté, comme la régulation, se diffuse. Elle se propage par le regard, le rythme, le souffle, la vibration du champ.
En contemplant le Hózhó chez l’autre, le thérapeute active aussi sa propre mémoire de l’harmonie.
Une pratique d’hygiène professionnelle
Apprendre à contempler le Hózhó, c’est aussi une pratique d’hygiène du thérapeute :
· Cultiver des espaces de beauté dans sa propre vie (nature, art, respiration, silence).
· Observer la beauté dans chaque séance, même microscopique.
· Se laisser toucher par la paix qui s’installe, sans la craindre.
Ces pratiques soutiennent la régulation interne du praticien, qui devient un champ d’harmonie pour l’autre.
Conclusion – Marcher en beauté dans l’art du soin
Reconnaître la beauté dans le soin, c’est voir la vie se réaccorder.
C’est ce moment silencieux où tout s’apaise,
où le corps et l’âme retrouvent leur juste place.
Le Hózhó des Diné et la vision de Bert Hellinger se rejoignent ici :
la beauté n’est pas un aboutissement, mais le signe d’un ordre retrouvé.
Pour le thérapeute, la contempler, c’est honorer la vie plutôt que la corriger.
C’est marcher aux côtés du vivant, en confiance, dans cet espace où le soin devient art et présence.
“Marcher en beauté, c’est soigner en résonance.
C’est permettre à la vie de redevenir fluide,
dans le silence et la justesse.”
📚 Références
· Hellinger, B. (2001). Acknowledging What Is: Conversations with Bert Hellinger. Zeig, Tucker & Theisen.
· McCraty, R., & Childre, D. (2017). Science of the Heart. HeartMath Institute.
· Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. W.W. Norton & Company.
· Schleip, R. (2012). Fascial Plasticity – A New Neurobiological Explanation: Part 1. Journal of Bodywork & Movement Therapies.
· Schore, A. N. (2021). Right Brain Psychotherapy. W. W. Norton & Company.
· Zeki, S. (2001). Artistic creativity and the brain. Science, 293(5527), 51–52.
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