- Nov 10, 2025
Les dangers de la codépendance thérapeutique et affective
- Morgane De Leye
Quand “aider” devient s’épuiser
Pendant longtemps, j’ai cru que ma capacité à “être là” sans limites était une qualité. Répondre à un message tard le soir, prolonger une séance, penser à mes patients entre deux rendez-vous… C’était ma façon d’aimer mon métier. Jusqu’à ce que je réalise que je portais les autres plus que moi-même — et que cette présence constante devenait une forme subtile de codépendance.
Si la relation thérapeutique est un espace de transformation, elle repose sur un équilibre délicat : présence, cadre, sécurité et autonomie. Quand ce cadre s’effrite, une dynamique de fusion ou de sauvetage peut s’installer — au détriment de la vitalité du thérapeute et de la progression du patient.
1. Qu’est-ce que la codépendance thérapeutique ?
La codépendance thérapeutique est une implication émotionnelle excessive du praticien dans la vie, les émotions ou les résultats du patient. Elle se manifeste par un besoin inconscient d’être indispensable ou reconnu à travers la guérison de l’autre.
D’un point de vue psychologique, cette dynamique résulte souvent de contre-transferts non régulés, de frontières floues et d’un déséquilibre de l’attachement dans la relation d’aide.
« Le thérapeute devient alors le régulateur principal du système nerveux du patient, mais sans supervision ni retour à soi, il finit par s’y dissoudre. »
2. Comment cette codépendance s’installe
Elle naît rarement d’une intention consciente.
Souvent, elle s’enracine dans :
Le désir sincère de bien faire,
La peur d’être un “mauvais” thérapeute,
Une identification excessive au vécu du patient,
Ou encore une absence de cadre clair (temps, contact, objectifs).
La relation thérapeutique peut alors glisser d’une alliance saine vers une fusion affective, où l’énergie émotionnelle du thérapeute se confond avec celle du patient.
Sur le plan neurobiologique, cette surimplication sollicite constamment les circuits empathiques, l’axe du stress (HHS) et les systèmes d’attachement.
À long terme, cela conduit à une fatigue de compassion et parfois à un traumatisme vicariant.
3. Les signaux d’alerte à reconnaître
🔎 Ces signes ne font pas de toi un “mauvais” thérapeute — ils indiquent simplement un besoin de réalignement.
Tu ressens un épuisement émotionnel après certaines séances.
Tu penses souvent à ton patient en dehors du cadre.
Tu t’inquiètes de sa vie, de ses décisions, de son état.
Tu modifies ton cadre : prolongations, messages, gratuité.
Tu ressens de la frustration ou de la culpabilité s’il ne progresse pas.
Tu crains qu’il ne t’abandonne ou qu’il t’en veuille.
Ces signaux parlent d’une confusion des rôles : tu n’es plus seulement un accompagnant, tu deviens un soutien vital, voire un substitut affectif.
4. Les conséquences silencieuses
Pour le patient
Perte d’autonomie émotionnelle.
Ralentissement du processus thérapeutique.
Renforcement du sentiment d’impuissance (“j’ai besoin de toi pour aller bien”).
Difficulté à clore la thérapie.
Pour le thérapeute
Épuisement physique et moral.
Suractivation du système nerveux.
Sentiment de responsabilité ou d’échec.
Risque de burn-out ou de désinvestissement du métier.
“L’épuisement naît souvent de la confusion entre compassion et sauvetage.”
5. Le cadre thérapeutique comme pilier de sécurité
Le cadre n’est pas une distance froide ; il est la structure qui rend possible la confiance.
C’est lui qui permet de tenir la chaleur sans se brûler.
Les points d’ancrage essentiels
Fixer clairement les modalités (temps, tarifs, fréquence, communication).
Nommer le cadre dès le début et le rappeler en cas de flou.
Poser des limites digitales (réponses aux messages uniquement sur certains créneaux).
Clarifier les objectifs thérapeutiques à court et moyen terme.
Prévoir la fin du suivi dès le départ, pour normaliser la séparation.
Les études montrent que la clarté des buts thérapeutiques réduit significativement la dépendance au thérapeute et améliore les résultats. (Geurtzen et al., 2020)
6. Restaurer l’équilibre : pistes de régulation
1. Revenir au corps
Avant et après chaque séance, un moment d’ancrage corporel (respiration, micro-mouvement, marche) permet de revenir à ton système nerveux.
2. Supervision & intervision
L’espace de supervision permet de déposer les transferts, de mettre en lumière les zones aveugles et de remettre du sens dans la pratique.
3. Journaling professionnel
Noter après chaque séance :
“Ai-je voulu sauver ?”
“Qu’ai-je ressenti dans mon corps ?”
“Ai-je encouragé l’autonomie ?”
4. Cultiver la neutralité bienveillante
Elle n’est pas froideur, mais présence sans fusion : tenir la main sans porter la personne.
7. L’art de la juste distance
Le soin véritable n’est pas de retenir, mais d’accompagner jusqu’à l’envol.
Le thérapeute conscient apprend à offrir la sécurité sans devenir la béquille.
“Nous ne sommes pas là pour être nécessaires,
mais pour rendre l’autre libre.”
A venir : Quand le patient devient dépendant : repérer, prévenir, accompagner.Bibliographie (APA, mise à jour 2024)
BACP. (2023). Boundaries within the counselling professions (Good Practice in Action). British Association for Counselling and Psychotherapy.
Fiorentino, F., et al. (2024). Exploring the outcomes of psychotherapy sessions. Frontiers in Psychology, 15, 1390754.
Geurtzen, N., Keijsers, G. P. J., Karremans, J. C., & Hutschemaekers, G. J. M. (2020). Patients’ perceived lack of goal clarity in psychological treatment: Association with care dependency. BMC Psychiatry, 20(582).
Glanert, S., et al. (2021). Investigating Care Dependency and Its Relation to Outcome (ICARE). Frontiers in Psychiatry, 12, 644972.
Hayes, J. A., Gelso, C. J., & Hummel, A. M. (2018). Managing countertransference: What the research tells us. Journal of Clinical Psychology, 74(11), 1912–1922.
Kim, J., et al. (2021). A scoping review of vicarious trauma interventions for therapists. Frontiers in Psychology, 12, 611302.
Opland, C., et al. (2024). Psychotherapy and Therapeutic Relationship. StatPearls [Internet]. NCBI Bookshelf.
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Vivolo, M., et al. (2024). Psychological therapists’ experiences of burnout: A systematic review. Frontiers in Psychology, 15, 1382456.
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