- 17 mars
Légitimité, valeur et posture du thérapeute : créer un espace sûr où le trésor peut émerger
- Morgane De Leye
Je me souviens d’un moment très précis en formation il y a plus de 15 ans.
C’était avec Hilda Vaelen.
À un moment, elle nous a invités à dire à voix haute :
“Je suis une bénédiction pour la vie.”
Je l’ai dit.
Mais je ne l’ai pas/peu ressenti.
Les mots sont sortis.
La phrase était belle.
Puissante.
Mais à l’intérieur, quelque chose résistait.
Je n’étais pas prête.
Pas assez en sécurité.
Pas assez stable.
Pas assez confiante dans ma légitimité pour oser laisser cette phrase descendre dans mes tripes.
Je pouvais accompagner.
Je pouvais comprendre.
Je pouvais analyser.
Mais ressentir profondément que j’avais une place importante ?
Que j’apportais quelque chose d’unique au monde ?
C’était encore fragile.
Avec le temps, j’ai compris quelque chose d’essentiel.
Ce n’était pas une question de compétence.
C’était une question de valeur.
Et surtout, une question de sécurité intérieure.
On ne peut pas ressentir sa valeur
quand notre système nerveux est en vigilance.
On ne peut pas incarner sa légitimité
quand une partie de nous cherche encore l’autorisation.
C’est dans l’exploration de mes différents prismes
— mon ombre autant que ma lumière —
que cette phrase a commencé à s’incarner.
Pas comme une affirmation positive.
Mais comme une sensation.
Et certains jours, encore aujourd’hui,
elle reste un peu bancale.
Et c’est normal.
Parce que la légitimité n’est pas un diplôme que l’on obtient.
C’est un état de régulation que l’on cultive.
Je rencontre beaucoup de thérapeutes brillants, compétents, engagés.
Et pourtant, derrière la maîtrise technique, je perçois parfois :
Un doute silencieux
Un besoin de validation
Une peur de ne pas être assez
une difficulté à occuper pleinement leur place
Et je les comprends.
Car aider nos patients à reconnaître leur trésor
demande d’avoir rencontré le nôtre.
Pas parfaitement.
Mais suffisamment.
Dans cet article, j’aimerais explorer avec vous
ce que signifie réellement créer un espace sûr
où le trésor peut émerger.
Et pourquoi cela commence souvent
par notre propre régulation.
“La légitimité est donc à la croisée du psychique, du relationnel et du neurobiologique.”
La légitimité est un état de régulation
Quand le système nerveux est régulé :
La voix descend
Le regard se stabilise
Le corps s’ancre
la respiration devient ample
La pensée devient claire
Quand il est en hyperactivation :
Besoin de prouver
Sur-explication
Justification excessive
Peur de mal faire
Peur d’être jugé
La légitimité est ressentie avant d’être comprise.
Elle s’inscrit dans :
La régulation préfrontale
La modulation de l’amygdale
La sécurité relationnelle
Les travaux en neurobiologie interpersonnelle montrent que la co-régulation influence directement notre stabilité émotionnelle et notre capacité de mentalisation (Siegel, 2012).
Autrement dit :
Un thérapeute non régulé cherchera inconsciemment la validation.
Un thérapeute régulé incarne naturellement la présence.
Le piège invisible : le thérapeute sauveur
Quand la valeur personnelle est fragile, deux stratégies émergent souvent :
🔹 Surcompensation
Multiplier les formations
Vouloir tout comprendre
Vouloir tout résoudre
Peur de ne pas être “assez”
🔹 Suradaptation
Eviter le conflit
Dire oui trop souvent
Difficulté à poser un cadre clair
Accepter des tarifs trop bas
Ces stratégies ne sont pas des défauts.
Ce sont des mécanismes de survie relationnelle.
Les recherches sur l’attachement adulte montrent que les styles insécures peuvent influencer la posture professionnelle et la relation d’aide (Mikulincer & Shaver, 2007).
Un thérapeute anxieux cherchera inconsciemment l’approbation.
Un thérapeute évitant pourra se distancier émotionnellement.
Dans les deux cas, ce n’est pas la compétence qui manque.
C’est la sécurité interne.
Quand la blessure de valeur se rejoue en séance
Si l’histoire personnelle contient :
Humiliation
Rejet
Critique chronique
Parentification
Manque de reconnaissance
Alors la position d’autorité peut inconsciemment devenir menaçante.
Le cerveau social traite l’exclusion et le rejet via des régions similaires à la douleur physique (Eisenberger & Lieberman, 2003).
Cela signifie que :
Être remis en question peut être perçu comme un danger corporel.
C’est là que la légitimité vacille.
Outils concrets pour le thérapeute
🔹 Outil 1 : Check-in neurophysiologique avant séance
Avant d’ouvrir la porte :
Observer la respiration
Relâcher la mâchoire
Ancrer les pieds
Expirer plus longtemps que l’inspiration
Objectif : activer la régulation parasympathique.
La régulation précède la posture.
🔹 Outil 2 : Posture de légitimité corporelle
Debout :
Pieds ancrés
Sternum ouvert sans bomber le torse
Relâchement des épaules
Regard horizontal
Respiration ample
Ressentir :
“Je n’ai rien à prouver.”
Le corps informe le cerveau.
Les recherches en cognition incarnée montrent que la posture influence la perception interne et la confiance ressentie (Carney et al., 2010 – bien que certaines réplications soient discutées, l’impact corporel sur l’état subjectif reste documenté).
🔹 Outil 3 : Identifier la peur sous-jacente
Quand tu doutes après une séance, demande-toi :
Ai-je peur d’être jugé ?
Ai-je peur de décevoir ?
Ai-je peur de ne pas être assez ?
Nommer la peur active le cortex préfrontal et diminue l’intensité émotionnelle (Lieberman et al., 2007).
🔹 Outil 4 : Repositionnement de la valeur
Écrire :
Ce que j’apporte réellement
Ce que mes patients disent
Ce qui me différencie
La mémoire positive est souvent sous-activée chez les profils auto-critiques.
Il faut la réentraîner.
6. La légitimité n’est pas un diplôme
Elle n’est pas :
Le nombre de formations
Le nombre d’années d’expérience
Le nombre de certifications
Elle est un état interne de cohérence.
Un thérapeute aligné :
N’écrase pas
Ne se diminue pas
Ne surcompense pas
Ne cherche pas à sauver
Il accompagne.
7. Et si la vraie écologie du thérapeute commençait ici ?
Prendre soin de sa propre estime.
De sa propre valeur.
De son propre amour propre.
Non pas pour l’ego.
Mais pour la stabilité.
Parce qu’un thérapeute stable crée un espace sûr.
Et la sécurité est le socle de toute transformation.
Conclusion
Nous ne soignons pas depuis notre compétence.
Nous accompagnons depuis notre régulation.
Et parfois, le plus grand travail que nous ayons à faire…
c’est celui que nous faisons en silence, à l’intérieur.
Références bibliographiques
Siegel DJ. (2012). The Developing Mind: How Relationships and the Brain Interact to Shape Who We Are.
Eisenberger NI, Lieberman MD. (2003). Does rejection hurt? An fMRI study of social exclusion. Science.
Mikulincer M, Shaver PR. (2007). Attachment in Adulthood: Structure, Dynamics, and Change.
Carney DR, Cuddy AJC, Yap AJ. (2010). Power posing: Brief nonverbal displays affect neuroendocrine levels and risk tolerance. Psychological Science. (Note : réplications partielles discutées)
Lieberman MD et al. (2007). Putting feelings into words: affect labeling disrupts amygdala activity. Psychological Science.
Porges SW. (2011). The Polyvagal Theory.
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