- Nov 17, 2025
Quand le patient devient dépendant : repérer, prévenir, accompagner
- Morgane De Leye
Comment reconnaître la dépendance thérapeutique et restaurer l’autonomie émotionnelle sans rompre la confiance
1. L’attachement, moteur ou piège du soin ?
Dans toute relation d’aide, il existe un lien d’attachement.
C’est ce lien qui permet au patient de se sentir suffisamment en sécurité pour se déposer, s’ouvrir et parfois, revisiter les zones les plus vulnérables de son histoire.
Mais il m’est arrivé de réaliser qu’une partie de mes patients restaient “accrochés” à ma présence.
Ils progressaient, oui — mais uniquement tant que j’étais là.
Dès qu’une pause s’annonçait, tout semblait s’effondrer.
J’ai compris alors que la sécurité que je leur offrais pouvait, si elle n’était pas accompagnée de conscience, se transformer en dépendance thérapeutique.
Et qu’il m’appartenait, en tant que thérapeute, d’apprendre à guider sans retenir.
2. Comprendre la dépendance thérapeutique
La dépendance thérapeutique se définit comme une relation dans laquelle le patient s’appuie excessivement sur le thérapeute pour sa régulation émotionnelle, sa prise de décision, ou son sentiment d’identité.
Selon les travaux récents de Geurtzen et al. (2020) et Glanert et al. (2021), cette dépendance comporte trois dimensions principales :
Passive-submissive – le patient attend que le thérapeute “fasse pour lui”.
Active-emotional – il recherche validation, affection, ou approbation.
Lack of perceived alternatives – il a la conviction qu’aucun autre praticien ne pourrait l’aider.
Ces dynamiques ne sont pas des “failles” : elles reflètent souvent des patterns d’attachement anciens, activés par le contexte sécurisant du soin.
Le danger, c’est lorsqu’elles remplacent la construction d’autonomie plutôt que de la préparer.
3. Le mécanisme psychologique et physiologique
La relation thérapeutique active les circuits de l’attachement, tels que décrits par Bowlby et Ainsworth.
Le thérapeute devient temporairement une figure d’attachement sécurisante, capable de réguler l’état interne du patient.
Mais si cette figure n’évolue pas vers une autonomie progressive, le lien peut devenir dysfonctionnel.
Sur le plan neurobiologique, la dépendance relationnelle repose sur un cocktail chimique bien réel :
L’oxytocine, hormone du lien et du réconfort,
La dopamine, associée à la récompense et à la recherche de validation,
Le système vagal, garant de la co-régulation émotionnelle.
Quand la relation thérapeutique s’équilibre, ces systèmes soutiennent la guérison.
Mais quand elle se déséquilibre, ils peuvent entretenir un état de dépendance affective et neurochimique, comparable à une addiction douce à la sécurité extérieure.
4. Comment la dépendance du patient se manifeste
La dépendance ne se reconnaît pas toujours à l’œil nu.
Elle peut être subtile, se glisser dans la bienveillance, les remerciements, les regards.
Quelques signes évocateurs :
Peur ou angoisse à l’idée d’une absence ou d’un report de séance.
Demande de contact fréquent en dehors du cadre (messages, validation).
Difficulté à expérimenter seule les outils proposés.
Dévalorisation de soi : “sans vous, je n’y arriverai pas.”
Stagnation dans le processus dès qu’on favorise l’autonomie.
Idéalisation du thérapeute ou projection parentale inconsciente.
Ces comportements ne sont pas “manipulateurs” : ils traduisent souvent une inquiétude d’abandon, une peur de perte de lien ou une mémoire traumatique d’insécurité.
5. Les risques silencieux
Cette dépendance n’est pas neutre.
Les recherches du projet ICARE (Glanert et al., 2021) montrent qu’une réduction progressive de la dépendance durant la thérapie est directement corrélée à une amélioration des symptômes.
Autrement dit : plus le patient gagne en autonomie, plus il guérit.
À l’inverse, une dépendance non reconnue peut :
Maintenir un besoin chronique de validation,
Entraver l’intégration des apprentissages,
Augmenter le risque de rupture douloureuse ou de rechute post-therapie,
Créer un épuisement affectif chez le thérapeute.
Le lien d’attachement devient alors une cage dorée : sécurisante, mais fermée.
6. Prévenir et accompagner sans blesser
La prévention ne consiste pas à “durcir” le cadre ou à “prendre de la distance” froide.
Elle consiste à rester pleinement présent, tout en soutenant la capacité du patient à se réguler par lui-même.
a) Nommer la dynamique avec douceur
“Je sens que ma présence t’apporte beaucoup de sécurité, et c’est normal.
Mon rôle, c’est de t’aider à la construire à l’intérieur de toi.”
Cette simple phrase transforme le lien : elle déplace la puissance du thérapeute vers le patient.
b) Clarifier les objectifs et la finitude
Reformuler régulièrement les buts thérapeutiques.
Nommer la fin du suivi dès le début.
Normaliser l’idée que la séparation fait partie du soin.
Selon Rabinowitz et al. (2025), les thérapeutes qui préparent activement la fin de la thérapie favorisent une meilleure intégration émotionnelle chez leurs patients.
c) Encourager la régulation interne
Passer de la co-régulation (je t’aide à te calmer) à l’auto-régulation (tu te calmes avec mes outils).
Proposer des pratiques corporelles, respiratoires, ou symboliques à réinvestir en autonomie.
d) Psychoéduquer sur le lien thérapeutique
Expliquer que le sentiment de dépendance est normal — signe d’un attachement réactivé.
Mais que la finalité du soin est d’apprendre à devenir sa propre base de sécurité.
Le thérapeute n’est pas le refuge définitif, mais le pont vers le refuge intérieur.
7. Restaurer l’autonomie comme finalité du soin
L’autonomie ne signifie pas couper le lien, mais être capable de rester relié sans s’y perdre.
C’est la marque d’une thérapie réussie : quand le patient ne te “perd” pas, mais t’intègre dans un système; quand le patient ne SE perd pas, mais S’intègre en connexion et syntonie avec lui-même.
Quelques leviers concrets :
Identifier les moments où il agit seul, sans ta guidance.
Le valoriser pour ses prises d’initiatives.
Créer un rituel de clôture (lettre, geste, respiration symbolique).
L’encourager à transférer cette confiance vers d’autres liens, d’autres espaces de vie.
“La fin d’une thérapie n’est pas une perte.
C’est un passage — de la reliance à l’indépendance.”
8. Conclusion — Guider sans retenir
La dépendance thérapeutique n’est pas un échec, mais une étape.
Elle reflète souvent un besoin profond de réparation du lien, une opportunité de réapprendre la sécurité relationnelle.
Mais notre rôle, en tant qu’accompagnants, est d’éviter que cette sécurité se cristallise autour de nous.
De devenir des miroirs régulateurs, non des appuis permanents.
C’est ainsi que le soin reste vivant :
quand il permet au patient de retrouver en lui la source même du lien.
“Nous ne sommes pas là pour qu’ils nous gardent en mémoire,
mais pour qu’ils se rappellent d’eux-mêmes.”
📚 Bibliographie (APA)
Allen, J. G. (2013). Restoring mentalizing in attachment relationships: Treating trauma with compassion. American Psychiatric Publishing.
BACP. (2024). Breaks and endings: Ethical Framework resources. British Association for Counselling and Psychotherapy.
Cuijpers, P., et al. (2021). Negative effects of psychotherapy: Prevalence estimates. World Psychiatry, 20(2), 298–309.
Geurtzen, N., Keijsers, G. P. J., Karremans, J. C., & Hutschemaekers, G. J. M. (2020). Patients’ perceived lack of goal clarity in psychological treatment: Association with care dependency. BMC Psychiatry, 20, 582.
Glanert, S., et al. (2021). Investigating Care Dependency and Its Relation to Outcome (ICARE). Frontiers in Psychiatry, 12, 644972.
Rabinowitz, Y. L., et al. (2025). Termination of psychotherapy: A systematic review. Psychotherapy Research.
Vybíral, Z., et al. (2024). Negative experiences in psychotherapy from clients’ perspectives. Psychotherapy Research, 34(1), 77–93.
“I Need You!” Patients' Care Dependency Patterns During Psychotherapy. (2023). Journal of Contemporary Psychotherapy, 53(2), 175–188.
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